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Quai des Tuileries

Quai des Tuileries

L’après-midi touchait à sa fin, du bout des doigts.  Cela faisait bientôt deux heures que son cerveau marchait, sans s’arrêter. Ses pieds l’avaient emmené de l’avenue Georges Mandel, où il habitait, jusqu’à Notre Dame.

Il était sur le chemin du retour, Charlotte devait l’attendre elle se faisait une fête de cette soirée avec lui, vingt ans de mariage c’est pas rien ! Il fallait qu’il ait le temps de se changer, qu’il quitte son jeans et ses baskets dans lesquels il se trouvait pourtant si bien. Il s’imaginait dans le dressing en train de choisir le costume adéquat pour célébrer cette occasion unique. Il en avait une bonne trentaine, chacun correspondant à l’humeur d’un moment, la nécessité d’un événement, l’obligation d’une charge.

Lequel allait-il enfiler pour ces noces de porcelaine? Il n’en n’avait aucune idée et ce fut une bénédiction pour lui que de s’être trouvé une question sur la quelle il pouvait mobiliser toutes ses cellules grises.

Ça lui permettrait peut-être de mettre de l’ordre dans sa tête, de penser rationnellement, de mettre de côté tout affect.

« Noces de porcelaine » associé à vingt années de mariage lui faisait penser à ces babioles sans valeur aux couleurs repoussantes dont les gens se débarrassaient dans ce qu’ils appelaient des vide-greniers. Il gardait en mémoire que la porcelaine cassée pouvait être méchamment tranchante.

Il fallait qu’il revienne aux costumes.

D’abord il les passerait en revue : Saint Laurent, il en avait sauvegardé quatre, Lanvin, Dolce & Gabbana, Armani, Paul Smith, Canali et même deux Kenzo. Il s’imaginait passant la main sur les étoffes, décrochant les cintres pour présenter les vestes devant la psyché en acier, se regarder et au bout du compte se demander qui il était.

Il avait beau faire des efforts pour rester concentrer sur ces putains de costards son esprit déviait invariablement vers la scène qui suivrait.

« En petit comité » lui avait-elle soufflé, c’est-à-dire elle et lui. Pas les enfants, pas d’amis, pas sa mère, pas son con de père. Instinctivement il avait négocié, histoire d’avoir des témoins si ça se passait mal. En tête à tête soit ! Mais à une table de prestige. 20 ans quand même!

Il avait réservé au « cinq », c’était pas loin de la maison, Le Squer était un chef étoilé, jeune, talentueux, Charlotte adorait. Il s’était dit qu’il serait préférable de lui dire ce qu’il avait à lui dire dans un endroit public. Un public choisi, influent, des familiers devant lesquels elle ne pourrait pas se permettre de faire un esclandre, voire un pétage de plombs avec vaisselles brisées et vocabulaire extrême, extrémiste peut-être même. Les vieilles connaissances ça sert à ne pas s’oublier.

Dans ses bras il avait tout oublié, ses certitudes, ses complexes, ses calculs. Sa langue, son corps, l’éclat vainqueur de son regard, ses mots justes et tranquilles, son rire. Les noces de porcelaine n’avaient pas volé en éclats, elles s’étaient simplement désintégrées, réduites en une poudre fine qu’un simple battement de cils avait suffi à disséminer. C’était une évidence, il avait trouvé « l’âme sœur » puisque telle était l’expression consacrée.

Le coup de foudre à 45 ans.

« Charlotte, j’ai rencontré quelqu’un. » Voilà ce qu’il allait lui annoncer, en se gardant bien de se départir du ton badin qu’il employait pour annoncer à de bons vieux clients les mesures drastiques qu’il envisageait de prendre pour remonter leur entreprise au bord de la faillite.

Il lui cèderait tout ce qu’elle voudrait, l’appartement, les Fontanelles et le quatre pièces à Megève, il garderait juste la maison de Loquirec, il y tenait à cette vieille demeure en granit qu’il avait hérité de sa grand-mère. Pour les mômes, on verrait, il allait devoir leur expliquer tout ce charivari, étape par étape. Ça ne serait pas simple, il s’était efforcé de leur transmettre deux siècles de traditions bourgeoises et il avait bien peur d’avoir réussi dans cette entreprise. Il n’y avait pas plus désespérément blanc-bleu que ses enfants.

Il devait dès ce soir expliquer à Charlotte qu’il était devenu zinzin d’un barbu brillant qui se prénommait Jean-Philippe. D’entrée il lui fallait appliquer la tactique du coup de massue. Le ko technique.

La passion le transcendait, il avait hâte d’en finir, de vivre enfin sa vie, il accéléra le pas.

Il se décida sur le Canali deux boutons, simple, classique et de bonne tenue. Bleu. Il n’allait pas à un enterrement.

 

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