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La Lectrice

 

Rue de Normandie à Paris, il fait très chaud, Paris est vide.

Djamel ne savait pas sur quel pied danser, il fallait sans doute mettre sur le compte de cette indécision le fait qu’il n’avait jamais su danser.
Il n’avait jamais su faire grand-chose d’ailleurs.
Subsister était sa seule et unique préoccupation.
Il avait grandi, peu puisqu’à 15 ans il avait péniblement atteint un mètre cinquante cinq, dans un quartier où tout le monde se connaissait, où chacun avait son rôle à jouer, son périmètre à surveiller. On lui avait inculqué à la dure le respect des frères, le respect des mères et le mépris des femmes en général.
Quand il avait vu cette fille assise à l’entrée de la rue, ses sens s’étaient immédiatement mis sur le qui-vive. Un guetteur. « Ils » avaient choisi une femme pour ne pas attirer l’attention, une femme qui lisait, qui faisait mine de lire. Les befours…
Cette rue, on aurait dit « les mimosas » en plus étroit. Une gueule de traquenard, même s’il ne semblait y avoir personne sur les toits des vieux immeubles tout pourris qui l’enserraient.
Le Chacal lui avait dit d’aller déposer le colis au numéro 12 de cette rue d’apparence paisible, il devait composer le code 22VF, monter au troisième, sonner à la porte de droite et attendre qu’on lui ouvre.
500 € vite gagnés. Il avait fait bien pire pour moins que ça.
500 keus.
Djamel prit sur lui, il s’engagea dans la rue et passa la guetteuse tout en la surveillant du coin de l’œil. Elle n’eut aucune réaction. Il sortit son Iphone 6 s de sa poche, celui dont il se servait pour avertir les frères qu’une voiture des bâtards de la bac approchait, le mit sur reverse caméra et observa discrètement la fille alors qu’il se dirigeait vers le 12. Elle n’avait même pas jeté un regard sur lui. Il rit intérieurement à l’idée que cette meuf l’ait fait hésiter. Heureusement que Le Chacal n’était pas là pour s’apercevoir que son « soldat » avait eu peur d’une simple femme. La tehon.
Djamel monta les trois étages du petit escalier qui s’enroulait autour de la cage d’ascenseur. Dans sa cité les ascenseurs ne servaient plus à rien, juste un lieu où certains chiaient, pissaient ou se faisaient un taquet. Il n’était pris d’aucune de ces trois envies. Les marches grinçaient à chacun de ses pas, comme dans les films gore. Au troisième étage il sonna à la porte de droite. Un carillon vieillot tinta dans l’appartement. Personne ne vint ouvrir. Il appuya plus longuement sur le bouton sans obtenir de meilleur résultat.
Le paquet qu’il portait depuis sa banlieue commençait à peser. Dommage qu’il n’y ait personne, il était curieux de connaître le visage du type à qui il devait le remettre. Pour être sincère, il aurait surtout voulu jeter un œil à son appartement. Tout baignait ici dans une atmosphère incroyablement calme. Tout était propre. Vieux mais propre. Entre chaque palier Djamel avait cru distinguer des jardinières de fleurs accrochées au garde corps de chaque fenêtre. Une hallu.
Il faillit crier pour savoir s’il y avait quelqu’un dans cette foutue baraque qui ressemblait de plus en plus à un décor de dessin animé pour bébé.
Il se rappela les ordres du chacal « Si y a personne, tu t’arraches avec le paquet ! Tu le laisses pas sur le palier. T’entends ?!!! ».
Il avait répondu oui en baissant la tête, à moins qu’il n’ait répondu que d’un signe de tête, ce qui était sûre c’est que tout le monde avait la tête baissée devant le chacal, en forme d’allégeance. Un pur mot « allégeance », Djamel ne s’en servait que dans les grandes occasions.
Il crut entendre un grincement de parquet de l’autre côté de la porte. Au même moment la machinerie de l’ascenseur se mit en branle. Un nuage masquant soudainement le soleil et plongeant le palier dans la pénombre fit le reste. Djamel prit ses jambes à son cou sans lâcher le paquet, il dévala quatre à quatre les trois étages et se retrouva en moins de temps qu’il faut pour le dire au milieu de la rue que le soleil haut avait de nouveau investi. En pleine cruauté.
« Bouge pas !!! »
C’était la fille au livre, elle le tenait en joue, la rue était bouclée de chaque côté par des types sortis de la guerre des étoiles façon astres morts.
« Tu poses ton paquet et tu t’en éloignes les mains en l’air et en marche arrière. Doucement. »
Alors qu’il allait s’exécuter il repéra derrière les flics qui barraient la rue, la haute silhouette du Chacal. Il ne l’avait pas abandonné.
Il le vit composer un numéro sur son portable, une petite sonnerie se fit entendre venant du paquet qu’il pressait contre son ventre, maigre bouclier contre le calibre 12 des fusils à pompe des keufs.
L’explosion le coupa en deux et éparpilla chaque centimètre de son corps sur une bonne dizaine de mètres. Les murs se mirent à saigner.

La capitaine Andrée Degesnes rangea son arme.
La journée allait être longue entre la sécurisation de la zone, les communiqués à la presse et la foule des badauds à contenir, sans parler de la tonne de rapports à pondre dans la nuit.
Elle avait hâte de retourner à la lecture de son livre, un thriller noir totalement bidon mais tellement jouissif.

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